Question 24 of 39
Panthéon baroque à Haïti
Le regard tombe sur un rat crevé et séché, peint de bleu métallisé, cloué dans un cadre rococo. Autour du tableau naturalisé, une foule de mômes, le nez crotté, piaillent en sirotant leur bouillie. Ils courent entre les têtes de mort carbonisées, les icônes en tôles, les ferrailleurs qui soudent. Ils ne s’arrêtent plus depuis longtemps devant des sculptures colossales, émaillées de bois vermoulu, de laine, de verre et de clous rouillés. Nous sommes à Port-au-Prince. Dans des allées borgnes et des ruelles terreuses situées en bas de la ville, une poignée de sculpteurs s’agitent. Ils dessinent et créent avec ce qu’ils peuvent: des matériaux huileux, en général de troisième main. En voulant travailler avec ce qui les entoure, ils fouinent dans les décharges, ramassent tout ce dont les cantonniers haïtiens, qui ne sont pourtant pas chiches, ne font pas usage. Jusqu’aux animaux morts. C’est ainsi que chacun a constitué son attirail. Ces artistes ont 40 ans à peine. Ils ont loué ensemble de minuscules chambres, situées à quelques mètres de distance. Pour s’avoir à l’oeil, mutuellement, dans ce Bateau-Lavoir haïtien où l’eau ne court plus. Ces sculpteurs de pénurie ont tous commencé par fournir en icônes les autels de province ou en jouets à roulettes les enfants sans Pokémon. Ils faisaient du réalisme, du classique. Et puis, leur travail s’est radicalisé. Il a pris les teintes du désastre, la forme ouvragée du chaos. Et il a viré au vaudou qui est omniprésent. Ils ont puisé leur inspiration dans les figures d’effroi que la religion animiste produit pour sublimer l’angoisse de la mort. Ils sont une poignée de sculpteurs sans acheteur. Il y aurait de quoi s’interroger sur le créateur caribéen, alchimiste par nécessité, qui transforme ses montagnes de gravats en or pour les yeux.
