Question 1 of 38
L’accordéon de la philanthropie globale
(Source: Monde diplomatique) Avec la prolifération des initiatives dites « humanitaires », généreuses, solidaires, s’installe une certaine confusion. Solidarité, aide, charité, urgence humanitaire: de quoi parle-t-on? Derrière un chantage permanent à l’indifférence à l’égard du malheur d’autrui, ne voit-on pas se dessiner et se développer une vaste entreprise de formatage moral et global? Parce que ces débats se présentent comme éthiques, la critique est suspecte. Pourtant, le contenu du devoir de solidarité mérite d’être interrogé. On peut d’abord souligner la dimension privée et non publique de ces actions et des discours qui les accompagnent. Le marché de la solidarité qui s’installe sous nos yeux s’inscrit dans le contexte général d’une régression des Etats, à l’exception de ceux qui, de par leur caractère autoritaire, constituent les cibles des entreprises humanitaires. Au XXe siècle, l’Etat dit « providence » met en œuvre des politiques visant à améliorer la vie des citoyens. La pauvreté est alors vue comme un obstacle à l’accès à se bien-être destiné à être partagé solidairement dans une République sociale. A l’inverse, l’action humanitaire se penche relativement peu sur la condition sociale des victimes. Elle s’intéresse au risque vital qui les guette, au danger absolu: la mort, en particulier celle provoquée par la famine, risque emblématique qui déclenche les alertes — fondées ou erronées. En France, la visibilité médiatique des Restos du cœur est supérieure à celle des aides publiques alimentaires, qu’on pourrait croire disparues tant l’emphase est mise sur la générosité individuelle. Cette privatisation de l’aide sociale comme complément nécessaire de l’action publique ne poserait pas question si elle n’apparaissait pas dans l’opinion comme une solution de rechange ou une substitution qui ne dit pas son nom à l’Etat. Un tel phénomène s’interprète dans un cadre idéologique global. Au-delà de la marginalisation de la figure socialisante de l’Etat, qui résulte de l’implosion du communisme soviétique autant que des assauts du néolibéralisme, apparaît l’objectif central des politiques d’aujourd’hui: une gestion des risques de plus en plus confiée à la responsabilité individuelle.
