Question 31 of 37
Troubles dans la transmission
Aujourd’hui, il est souvent question d’une crise de la transmission entre générations. Des essayistes s’indignent: les jeunes n’écoutent plus leurs ainés. Perte de valeurs? Echec de la culture? Anomie? Un examen plus posé, comme celui que proposent Willy Lahabe, Jean Pierre Poutois et Huguette Desmet, montre un tableau un peu plus intelligent des faits. D’abord, il donne raison aux inquiets: mesurées à trente ans d’intervalle (1973-2003), les attitudes, valeurs et postures de deux générations de parents et d’enfants manifestent ce qu’ils nomment une « rupture conjoncturelle (lié à une situation particulière et temporaire; conjoncture) »: l’expression de soi a supplanté l’obéissance aveugle, l’idéal du bien-être a fait reculer celui de l’ambition, la posture prescriptive a cédé la place à la pédagogie (qui sert à apprendre ou enseigner; pédagogie) relationnelle, et le souci du développement de l’enfant l’emporte sur les désirs des parents. Mais la révolution est loin d’être totale: au bilan (résultat général d’une situation après examen; bilan), les positions sociales et les pratiques réelles des enfants (devenus adultes) ressemblent plus à celles de leurs parents qu’elles se ressemblent entre elles. Conclusion: si les idées et les attitudes ont changé, les pratiques, elles, continuent de refléter les héritages (ce qui est transmis d’une génération à une autre; hériter) parentaux. Qu’on le veuille ou non, et parodier le slogan de Paul Watzlawick, il semble bien « que l’on ne puisse pas ne pas transmettre (3) ». Et s’il en est ainsi, c’est que transmettre n’est pas un exercice de copie conforme.
D’abord, il faut faire la part des choses (examiner une situation avec nuance et distinguer les éléments; part) qui s’acquièrent presque toutes seules: s’il est normal, même avec des parents peu attentifs, un enfant apprendra sans peine à parler, marcher, à dormir la nuit et plus tard à s’accoupler sans avoir besoin de consulter un sexologue. Lui faire réciter le code civil est une autre affaire. Pour ces savoirs un peu plus difficiles à maitriser, dans la partie qui se joue entre générations, la concurrence est rude, et les acteurs variés. Des 1939, l’anthropologue Abram Kardiner en distinguait deux sortes: la famille, les proches (ou instance primaires) et, plus largement, l’école, la religion, la société (ou instances secondaires).
Les influences qu’exercent les unes et les autres ne sont pas toujours harmonieuses, et c’est, dans les sociétés modernes, l’une des sources de l’actuelle déconvenue des parents convaincus de l’influence néfaste des médias sur leurs enfants. Plus récemment, pédagogues (qui sert à apprendre ou enseigner; pédagogie) et psychologues ont mis le doigt sur ce troisième acteur, relais entre deux autres, que sont les « pairs », les camarades d’études, puis les collègues de travail. Ils sont les acteurs conjoncturels (lié à une situation particulière et temporaire; conjoncture) d’un environnement qui influe sur le destin de tout individu (4). Ils invitent surtout à prendre plus au sérieux l’existence d’une forme « horizontale (ici, transmission entre personnes d’une même génération ou d’un même niveau; horizontal) » de transmission, qui vient, selon le cas, compléter ou contrarier, ce que les traditions verticales (ici, transmission des générations plus âgées vers les plus jeunes; vertical) peuvent avoir d’insuffisant face à la marche du temps et des besoins nouveaux.
