Question 8 of 32
La pudeur sauvage
Du Sahara au Groenland, une jeune fille gênée baisse les yeux. Si les émotions sont universelles et intemporelles, les manifestations de pudeur sont modelées par les cultures. La pudeur est un sentiment qui s’applique à des contextes culturels si différents, selon les sociétés et les individus, qu’il est sans doute plus aisé de la reconnaître par les émotions qu’elle provoque que par les objets auxquels elle s’applique. Ce n’en sera certainement pas une définition puisque la généralité des phénomènes émotionnels fait que les mêmes réactions physiologiques, tels le rougissement, l’accélération des rythmes cardiaque et respiratoire, ou bien les attitudes de fuite, de gêne ou le stress souvent associés à l’expression de la pudeur, se retrouvent dans des situations fort dissemblables, et peuvent même être observés dans le monde animal, en particulier chez les mammifères. Les propriétaires d’animaux familiers comme les observateurs des sociétés d’animaux sauvages reconnaissent souvent des cas où un individu, déconcerté par un environnement social ou une confrontation inattendue, manifeste une gêne - qui ne relève pas forcément de la peur ou de toute autre cause identifiable - accompagnée du cortège de réactions déjà évoquées. On peut donc en déduire que, même si l’on restreint la notion de pudeur à un cadre strictement humain et culturel, ses effets physiologiques et comportementaux relèvent d’un cadre plus général, dont les manifestations animales attestent la grande ancienneté dans l’histoire de la vie. L’universalité des émotions liées à la pudeur explique sans doute la propension de certains auteurs, en particulier en anthropologie sociale, à proclamer un peu vite que la pudeur, qu’ils réduisent volontiers à des considérations vestimentaires inégalement pertinentes, est un sentiment universel. Et à prétendre en exhibant tel étui pénien de Papouasie, ou telle ceinture de perles ou de ficelle d’Amazonie, ou tel bijou ou vêtement que l’on n’abandonnera qu’en des circonstances précises, qu’aucune population humaine ne tolère la nudité totale. Il ne s’agit, bien sûr, que d’un fantasme des sociétés de religions monothéistes et de leurs chercheurs sur le terrain.
